Bruckner

Une musique, venue de Dieu, qui y retourne. Une musique du chaos splendide, de l’autel sans mesure, de l’offrande sans chiffre, de la beauté la plus étherée, et la plus terrestre aussi. La construction au-delà de la forme, une religion au-delà de l’homme. Misère et gloires de l’homme en Dieu. Chemins traversant l’aléa liminaire, tels sont ses mouvements. Flots d’argent figés. La béatitude arrive à son écoute; la contemplation et le drame s’échauffent, combat de Dieu le dispensateur contre Dieu la joie. Que dire de ces formes, de ces formules, d’un tel pouvoir d’affirmation? Schubert avoue, Bruckner affirme l’aveu du pouvoir céleste, il rend palpable la suggestion, l’espoir d’un Dieu.
Chez Bruckner, pas que ses symphonies. Les Messes, que cela soit la 2e, un Palestrina de plain air, mais un plein air tissé de fils, de liens, ou la 3e, la seule après la Missa Solemnis, où Bruckner pondère, implore (dans le sens de pleurer, et de remplir), rassemblent des siècles et des cieux, toujours nouveaux. Cette musique est une idée – elle ne peut être utilisée sans être parodiée. Voici la joie du non-être, du mystère à demi incarné (dans la musique). Si Mahler pose les grandes Questions, Bruckner ne sait que répondre, en bon prophète, en fin romantique: il ressent Schubert et Schumann, il déifie et réifie Wagner le métaphraseur, il ouvre la forme et l’oeuvre de ces perspectives tissées entre oeuvres, il épouse Beethoven sans le craindre, il admire les polyphonistes, dont il reprend la pureté: oui, la musique de Bruckner est pure, et grande: il est le dernier compositeur de cette espèce qui ne se morfondent pas en musique, ou de la musique: rien n’y est impuissant. Et pourtant, il faut humble, touchant. L’expression, et non l’expressivité. Le mysticisme, et non le mythe. Immensité, et non labyrinthe. L’ordre, plutôt que le prévu. La joie, à la place du plaisir. Etre aveugle, pour mieux entendre l’harmonia mundi: les voix de Dieu sont infinies. L’élévation et la conscience, comme deux ailes d’un oiseau dont l’équilbre mène droit à l’horizon. L’offrande et les sens, la plénitude et l’ouverture: le musique devient absolu, devient la théâtre des idées, la symphonie le Graal des sons, à travers lequel Dieu et l’Homme sont emmêlés.
Mais ce sont évidemment les symphonies qui éveillent les sentiments les plus forts: les mots en étant absents, l’inspiration purement musicale: voilà le faîte de la cathédrale, la nef. de l’ombre de la première, l’orage de la deuxième, la force de frappe et de mystère de la 3e, encore tous romantiques, on passe à la Quatrième, qui est la vraie transition vers le style de maturité: qu’on pense à ce que Celibidache fait du Finale, devenu Gnose comme peu en existent en musique (l’opus 111?), révélation du monde à venir – qui sera celui de la 5e à la 9e symphonies. La musique semble ralentir avec Bruckner: c’est qu’il connaît le coeur des hommes, ne force pas le flux de la mémoire, souhaite que tout s’enchaîne, que tout contraste, ou continuation, soit vue comme telle. Nous avons donc ces modulations harmoniques inexorables, ces plateaux méditatifs. A la musique affamée de Beethoven, faite de flux éternel, s’oppose l’égalité de tout point de l’oeuvre, les méandres déjà métaphysiques: ce n’est plus le Wanderer de Schubert, c’est le pélérinage vers la cité invisible, mais ô combien audible.
Pensons ces dernières symphonies: elles sont la même formule, les mêmes tics mélodiques, consciences et déraisons (il comptait ses carrures de 4 mesures, en bon Mozartien, et pourtant il dévale les contrées harmoniques et contrapuntiques. Il respecte ses jeux d’orgue, mais quand il en sort, Jéricho tombe. De même, quand sa musique sort du cadre lent, rituel, annonciatique (que vous aimiez ou non ce néologisme!), c’est que les cavaliers de l’Apocalypse sont arrivés. Quand Bruckner quitte les joies populaires de ses scherzos, les danses ralenties par le poids de la terre, enlevez vos chaussures, nous sommes en terre sacrée. Ces changements d’humeur à l’orée du finale sont le passage d’un monde à l’autre: au bucolique, à l’églogue des trois premiers mouvements s’oppose l’urgence soudaine, l’imminence de la fin, le branle-bas du finale, souvent accompagnée d’une “fanfare d’horreur”, selon le bon mot de Wagner. Ainsi vont les 4e, 5, 6e, et 8e. Le finale semble être le point architectonique de l’oeuvre, mais à vrai dire, chaque mouvement prend une valeur gigantesque. Et je dois là faire honneur aux mouvements lents. Je sais bien que c’est là un stéréotype, mais ils sont ce que le choeur orchestral peut faire de plus élevé et consolateur, de plus neuf et de plus compassionel, de plus mystérieux et touchant. Bruckner apporte, de sa pratique de l’orgue, sa dévotion à la musique de Wagner, et sa connaissance du dernier Beethoven, un génie de la mélodie sans fin. L’orgue n’a pas à reprendre sa respiration: le souffle de Dieu est sans fin; à l’orchestre, c’est aux violons, aux cors, au hautbois de transcender les cycles respiratoires de l’instrument pour égréner la passion qui émane du Tout-puissant: nous avons donc ces arches, ces mélodies dont la fin dépasse l’horizon, que nous voyons naître, apparaître. Nous avons aussi ces constructions gigantesques, où tout est lié, dans l’effort vers ce Dieu. La musique de Bruckner est une fusion d’opposés: le méandre et la Volonté divine, la nature terrienne et la dévotion muette, la secousse et le murmure, la confession et la supplication, la révolte et le respect. Mais toujours la jubilation, la capacité de fêter, de faire qu’il vente ou qu’il pleuve. La musique n’est pas faite pour se plaindre, mais pour honorer… elle-même? Il y a encore beaucoup de choses difficiles à ressentir mais expliquées par la théorie, dans la Neuvième, la Sixième, même la Deuxième; et les trous laissés par Bruckner, les révisions constantes de son oeuvre sont la qualité d’ouverture et de possibilité qui la rend moderne: l’interprétation est le lierre qui s’incruste dans les fentes, qui solidifie et devient pierre. Furtwängler a vu en lui un message pour l’humanité détruite: l’annonce des catastrophes, de la terreur et de la peur, et leur sublimation dans l’acte créateur. Au doute de la vie, de demain se subsiste l’inéchappable vérité de la musique – dont le concert est la chair.

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