Fin de l’Illiade

62077930_2396444087087474_123395926537535488_oFin de l’Iliade. Poème de tous les sons. Le bruit de la pluie ocre, pleine de rouille, sur la plantureuse Troade. Toutes les paroles ici s’effondrent en face de l’immensité du cliquetis des armes, des fils du destin que les dieux tissent pour nous, en face du champ. Œuvre dure, car absentée par l’amour. Mais la parole (parole du pouvoir, contre le pouvoir de la parole dans l’Odyssée) est dépassée par l’action qu’elle provoque dans ce monde. Les noms s’enfilent les uns après les autres, comme tant d’hommages à des mondes dont la seule trace est une brève mention parmi ceux tombés sous le coup d’un tel.
Bruit des bleus du ciel, enchaînant les hommes et les dieux à une même attention. La colère, évidemment décuplée par l’honneur, la franchise, mais aussi décuplée, la colère en horreur – par tous ces voiles, toutes ces brumes qui donnent des ailes et coupent leurs pattes aux hommes, ces voiles qui empêchent aux guerriers de voire au-delà de leur armure. Et par là même, leurs paroles deviennent “ailées”. Car, aveuglés par le courroux créé par les dieux, ils ne maudissent pas l’autre, mais savent si bien qu’on ne meurt et ne tue que par le désir d’un dieu. La parole entre ici en jeu. Bien qu’il soit facile à Achille et Hector de se battre avec des mots, c’est la seule arme que l’on a pour parler aux dieux.
En fait il n’y a rien de dévasté dans ce monde, ni même de chaotique, Homère fait je ne sais quoi de génial, pour évoquer par un simple nom l’immensité du monde et des gens qui ont pris part à tout combat. Car comme la mer de l’Odyssée, la mort aussi, l’amour peut-être quelque fois, la lutte (qu’elle soit quand Achille cherche à comprendre sa grandeur et son hubris, ou bien qu’il reçoive la promesse d’une mort loin de sa patrie, mais qui prouvera que Troie est tombée) est le bien commun des hommes, le respect qui se crée entre eux. On entend dans l’Iliade beaucoup de questions d’hôtes, d’éclaireurs, entre les partis. Prendre parti pour un dieu, ou un autre, ne fait que partager d’autant plus le bien le plus cher a tous : se savoir proche de grandes choses, écouté, mû par de grandes choses.
En fait qu’il n’y a de la gloire que partagée, il n’y a de victoire et de confiance seulement si l’on croit en une force suprême qu’on héberge en soi, dont on veut bien se laisser endiabler.
Œuvre dure, malgré la poussière qui tombe, les avalanches d’artifices, de supplications.
Œuvre immense, malgré la faute misérable d’un seul homme qui refuse de partager et de connaître la fin de sa vie avant qu’il ne le souhaite – tel est le destin d’Achille, mais d’Hector aussi. La seule chose qui fait sortir ces hommes sont quelques larmes, quelques hommes, leurs égaux leurs dieux en un sens, Patrocle entre mille autres. On n’est mû que par ce dont on est privé. Patrie, ou confiance, c’est le message d’Homère (dont nous sommes privés). Œuvre immense, calquée sur les jours rythmés par le safran de l’aube. Naissance des yeux, ouverts au monde, à l’autre. La seule chose qui fait éclater hors de leur carapace ces guerriers, c’est de perdre un vrai respect, un être dont ils sont responsables. Ainsi, quitter la carapace pour trouver l’armure. L’armure est une seconde peau, elle permet d’être égal aux forces de la nature, car grand serait celui qui peut retirer une vie, comme sauver la sienne d’un javelin. Œuvre grande comme la chaîne des nefs qui s’enflamment. Œuvre irréductible, comme ce peuple grec jamais nommé comme tel ici, ce qui rend le partage et la générosité d’autant plus glorieuses que nous n’avons pas la même origine. Mais ne croyez pas qu’Homère est du côté des Grecs. Tous sont grecs, car défendu par l’olympe, si divisée soit-elle autour d’un de ses fils.
Œuvre qui dépasse son écrit, elle contourne les pages, flot de toutes les choses. Fin d’un monde avec l’épopée. Fin d’une tonalité du monde, certes peuplées de certitudes, mais curieuse comme jamais, fin des familles, des sacrifices; les amphores versées à terre pour les dieux, pour Hermès, Asclépios, sont remplacées par les larmes – les hommes parlent aux dieux via la nature, via leur nature. Les hommes deviennent durs dans cette œuvre, car ils savent que la faveur du monde ne leur est pas dûe, que la richesse passe par un choix, que la gloire n’est pas de tout avoir, n’est même pas d’avoir soif. Tous perdent dans l’Iliade autant que l’Odyssée accumule les vainqueurs.
On devient beau dans cette œuvre de “guerre”, de même que l’empreinte de la terre, de la course, éprouve, bat un corps, fait battre un coeur, ajoute un fard d’action sur qui existe On devient beau en œuvrant? Oui, car c’est irréductible, c’est là, qu’on qu’on puisse en dire, qu’on puisse dire pour blesser ou rendre honteux, ce dont on fait vœu – bien jouer, sculpter, aimer, écouter – c’est là. l’Iliade c’est l’oreille du monde – l’oreille c’est le ventre du cerveau, c’est l’estomac des émotions , le centre de la peur, mais de l’éveil aussi. De même que se dressent les épées, les épis, les remparts à chaque fois que l’aube aux doigts de rose apparaît, aussi apparaît le risque, la divine erreur, le possible, le champ d’action. Que ces armures sous lesquelles se cachent des coeurs renferment la liberté de quelqu’un qui a laissé sa douleur auprès de l’océan, pour la transformer.
Œuvre qui invente une langue, la choisit, la fait saillir par dessus le sang, le regard et ses surprises. Langue qui doit s’inventer une manière de sortir vivante des hommes devenus durs. Normal que l’Odyssée vienne “après” elle dont la langue rend le monde sphérique, chaleureux, vibrant.

(Ça conclut aussi l’ouverture d’une période précieuse et chérie pour moi. Ces belles choses sont installées, sont ma maison. Je sais pas comment dire, mais cette culture est la seule chose dont j’ai l’assurance de pouvoir toujours en être ému. C’est le savoir et surtout l’émotion exponentielle. La clarté, la reconnaissance de la part d’ombre qui, du monde arrive, s’échoue sur des pages, sur une plume, ou éclairée par des lèvres, avant de trouver les yeux, miroir volatile du monde, et d’atteindre la lumière d’un autre.)

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s