sortir de soi

Le curieux, le déroutant, l’étrange, c’est le sentiment d’être entouré et séparé de l’objet, de la chose, dont on ne cesse de parler. Certes, les disparitions sont partout autour de nous, mais nous, sommes bien enfermés, hors d’un lieu, hors d’un lieu commun ! Nous retrouvons une féodalité, où l’enfant est serf, le domaine s’applique à la maison et au jardin. Ailleurs, par-delà ces limites, la ‘chose’ éclate (faut-il, peut-on même en parler ? Qui l’a vue ? Qui l’a vue ne serait-il/elle pas source d’inquiétude et de méfiance ?).

Inquiets, sans cette carte, sans ce placement, nous sommes en utopie, pour de vrai, aussi vrai que puisse être une utopie. L’utopie, qui est un lieu sans placement réel, qui possède, reflète une analogie directe, ou inversée, avec le monde comme espace réel. Ce dernier, éteint, est dédoublé dans le microcosme du domicile, imprenable, privé au possible, dynamique comme un œuf. Le virus, lui, est présence, inversement des coordonnées de notre existence : la preuve, il nous envahit, nous ne faisons de même, son portrait est dressé partout, comme étant un nulle part, un ailleurs latent, un miroir (lieu sans lieu, je continue de citer Foucault dans son article ‘hétérotopies’). Le monde est aussi un miroir, encore plus que le virus, le monde réel, les stabilités sociales sont un lieu sans lieu, un lieu désormais sans caractéristiques autres que le flux (ne sortez pas plus d’une heure !). Plus encore qu’un no-man’s land, l’extérieur est une grâce – on s’y voit. En retour, on se reconstruit en soi, ici, au domicile. Comment sortir de ce cercle de l’imagination, de la rêverie ?

Si chacun devra reconstruire sa relation à l’extérieur – comme un chat qui arrive dans un nouvel appartement – l’important sera de définir un lieu commun, une utopie réalisée, un lieu – comme – séparé : peut-être interpréterons-nous les bars, restaurants, comme cela, comme une greffe, une île qui possède ses propres coordonnées. Les lieux auront évidemment d’autres temps que nous, une autre temporalité que la nôtre, que le devenir auquel nous aurons été soumis à la suite de ce confinement (la seule chose qu’on puisse faire c’est voir, comme si nous étions nous une cloche de vide, débarrassés des contraintes que l’extérieur impose à nous, voir nos corps devenir idéaux, et la seule chose qu’on puisse voir, c’est notre propre fait, ce que l’on fait soi, étant donné que en quelque sorte nous avons chacun été abandonnés par une totalité ; la seule chose qu’on puisse faire, c’est voir, comme serons inaptes à faire autre chose qu’une habitude domiciliée).

Une fois, donc sortis de ce devenir, vers la stabilité toute apparente des choses et institutions qui ne dépendent pas de nous (et donc, de notre point de vue de confinés, de personne), de lieux qui sont en dehors de notre présence (autre chose difficile à avaler, tant les efforts doivent être multipliés pour maintenir un endroit que désormais nous occupons tout le temps ; l’espace devenant aussi fermé, unidimensionnel que le temps), une fois sortis, comment retrouver ou accepter le changement de fonction de certains lieux : un supermarché aura-t-il, une pharmacie, un tabac, ou au contraire un cinéma, un restaurant auront-ils la même valeur ? L’avantage de ces hétérotopies – utopies localisées, utopies en ce sens qu’elles accentuent un aspect de la société, divertissement, deuil, soumises au génie du lieu, comme un trait au milieu d’un chaos – est qu’elles se redéfinissent au tournant de certains actes de conscience ou changements naturels.

Et nous ? Va-t’on retrouver une nouvelle identité au contact d’une expérience qu’au fond nous avons tous partagés ? Doit-on réévaluer la prégnance de certains espaces sociaux que l’on croyait résistants (unions financières, divertissement) ? quel est le véritable symptôme social de cette pénurie de continents, d’unité, au profit de l’identité des expériences ? Quel est désormais le besoin collectif ? Où ira-t-il ? Cette nouvelle, volontaire (pourrait-on s’aventurer à dire) pauvreté, raréfaction, doit-elle porter au jour le véritable antagonisme qui régit la vie individuelle envers ses droits et besoins ? Quelle réalité s’exprime donc à travers la virtualité de notre expérience actuelle, l’incomparaison que nous vivons ?

En rien, l’instant présent ne nous donne à penser que quelque chose se défait, ou se divise, que le quelque chose qu’est notre société va partir en fumée, laissant derrière ses feux un terreau bouillant de vie. Impossible. Le renouveau ne peut être provoqué par une idée qui lui est étrangère, le renouveau porte, s’il se veut radical, le critère de sa propre évaluation ; pour nous, en revanche, il n’est ni guerre, et ses ‘mobilisations’, ni un changement de pensée (car la pensée n’est pas atteinte, sauf à accepter la solitude), il n’est non plus de mise à mal du système capitaliste (car celui-ci n’est pas la seule coordonnée de nos vies), car la crise n’est pas globale, pour autant que la parole le veuille, il n’est pas non plus d’ennemi ou de souffre-douleur (la Chine n’a pas gagné la 3e guerre mondiale), le responsable n’est ni connu, ni connaissable. A quand remonte l’avènement de ce mal annoncé par nos prophètes ? A vrai dire, rien ne sert de réévaluer, la terre est plate. Il n’y avait pas de hiérarchie dans notre politomachie, pas de première puissance, ce qu’on dit de 1177 avant JC et ces civilisations écroulées à coup de trop de proximité, est intéressant, mais n’est pas à propos, car la terre n’est pas – n’est plus faite d’échanges, de plateformes, de localisations, mais bien de nerfs, de centres acéphales, dispersés, de tâches et de cartes enivrées d’étendue et de crispation. La carte n’est plus faite d’attractions, ni de besoins collectifs (migrations), mais bien de nécessités infinies, de mécanismes ouverts.

Dans ce système nerveux sans moelle: ne pas revenir à la nature (car la technologie est autant avancée que mièvre surface pour nos vies), ni à une culture désormais devenue le bien public avéré que le monde a toujours souhaité qu’elle soit (la culture, à présent, vient à vos portes !), mais il faudra bien venir à une création. (J’ai peur qu’une fausse suffisance, qu’une fausse fierté décolle de notre mécrise. Voire même une fausse égalité, fraternité. La liberté sera aussi d’oublier et passer sous silence, ou bien de sortir glorifié de certains efforts.)

Nous sommes endurants autant qu’oublieux. Curieuse invisibilité, imprévisibilité du visage de l’autre temps, de l’autre côté du miroir, celui où nous étions confinés, quelle en sera la mémoire ? sera-t-elle stockée ? Aura-t-elle ses sacrifices, ses autels, ses haruspices, ou tournerons-nous vers le même état qu’avant ? Quel sera le temps, après cet espace confiné ? A quelle vitesse remonterons-nous la rue pour aller au café, au travail ? La hantise d’un temps retrouvé se retournera-t-elle en révulsion, puisqu’on s’y serait perdu ?

Boulevard_du_Temple_by_Daguerre

Louis Daguerre, Boulevard du Temple (1838)

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