Nono: rappelle-toi

Ce soir, une œuvre qui sonne comme un adieu voilé, par-derrière un mur, au-delà d’un centre. Certes, valeur historique pour cet objet. Valeur donc cauchemardesque. Mais Nono nous envoie aussi vers une légèreté qui tient du rêve.

Je lis le Purgatoire de Dante. Ce qui surprend c’est le mélange de l’auditif et du visuel, comme si ce qui s’y chantait (que d’hymnes!) s’érodait le long de la longue ascension, jusqu’à un indicible état. Plus que sentiment de l’impossible vie, c’est celui du miracle de ressentir, d’atteindre le cœur de l’expérience. Chez Nono comme chez Dante, ce cœur constitue le jugement, la pesée de la vie, la pesée de ses actes. Dure ascension, effrénée et apeurée. Chez Nono et Dante, aussi, le symbolisme de la marque. (L’Enfer évidemment est prenant, sublime, chez Dante, mais le Purgatoire est voilé de voies sans issue, de peurs s’exprimant dans certains creux du texte). Dante est marqué à son entrée de sept ‘p’ sur son front, qui se retirent à chaque cercle montant. L’ascension et l’ascèse, il les remarquent.

Chez Nono, aussi, la marque, constante, le traitement de la voix comme si on l’avait grattée (graphein, disent les Grecs, dire, peindre, tailler, cavare, comme l’exigence de Béatrice vis-à-vis de Dante arrivant au sommet, tu dois garder trace de ce jardin, de ce char transformé en vaisseau d’horreur, véridique). Chez Nono, désormais, il n’y a plus de prise de parole systématique, mais seulement circulaire, enivrée de sa puissance, mais une puissance toute en symboles: puissance en puissance, non latente, mais dans sa capacité à faire naître le lien par-delà la distance. LA DISTANCE, c’est l‘imago de Nono, sa constante. Ici, distorsions, éloignements, fondus, des tas de sons, puis soudain une montagne non pas se dresse, mais s’approche. Comme tout coule! De la prière au cri. Double dimension visuelle et graphique. Sa musique désormais ne fait pas que dire, se rapporter, elle dresse, figure, dédouble. La matière se fait voix, et inversement. Ici cependant n’est point fabrique, ni usine à sons, à incantations, seulement un reposoir, une citerne: nous percevons, avec la peau de nos oreilles collées contre sa paroi supérieure, le reflet.

L’impératif donné par Nono et Dante est celui de la mémoire. Appelle cela futur, limite, plus tu avances dans ces murs, plus ta langue sera nouée, ton cœur épris. Mnémosyne a fait bon choix d’être mère des arts, son impératif demeure impensable, comment se souvenir? C’est l’œuvre qui se souvient de nous. Nous sommes à la surface même de la vie, voulons aller au-delà de cette mort que l’on prend pour limite, alors qu’une limite est un lien.

cieco fiume, dice il poeta. (fleuve aveugle)1968

(Rothko, untitled de 1968). l’œuvre ne sait pas ce qu’elle dit, car ne possède pas nos oreilles pour la diriger dans sa forme. Elle peine, essaie. Laisse s’échapper son propre rebus, car elle est aveugle. Si étrange sensation de sentir la musique laisser tomber peaux mortes. Si difficile reflet d’une chose cependant elle-même inconnue. On ne saurait vivre sans ces écrans, qui masquent et cependant révèlent.

Paul Celan: Steilwand (falaise, arène)

musique totalement ouverte, qui circule comme l’air dans un couloir. Déterminée cependant qu’elle accroche une cascade d’évènements. Cette œuvre pourrait se dérouler d’une infinité d’autres manières sans influer sur son contenu. J’ai parlé de distance tout à l’heure, il faut bien parler d’espace maintenant. Si la distance est espace critique, autant dialectique qu’expressif, de la réception, stylisation de l’ardeur lancinante de l’œuvre, alors l’espace n’est ni couloir, ni appel. C’est la fine membrane qui nous fait être et nous fait nous épaissir. (il faudrait continuer de citer Celan)

C’est peut-être le vide dont n’a pas peur le créateur. Écouter, c’est se mettre à la place de qui a écouté et senti le premier cette œuvre, son confident, sa pythie; ici aussi il y a tragoedia dell’ascoltare, car l’espace est mangé, mange, dévore, vomit. On sent l’absence de distance dans ce qui est décrit, l’impossible symbolisation. Nono n’a pas pu utiliser d’instruments, ni de voix, en soi, mais bien leurs répliques, les fantômes. S’il a extrait des vibrations, c’est l’alternance saccadée, impassible, de bruit et silence. Avec ce mélange de lisse et de strié, la hache de l’œuvre parfait la métaphore de fantômes, d’ombres, c’est à nous de tisser liens et d’avouer le vrai sens de l’œuvre: on ne peut se débarrasser de ces abîmes minuscules, cette perforation. vide, ici, circonscrit, ceint, intégré à la matière, réduit, transcendé aussi vers une sorte de vibration qu’il crée. D’où cette tension évidente, la musique saute le vide, dépasse le Bord qui presse notre vie dans le temps. Le vide est chargé, c’est comme ça que la catastrophe à 7min , le gong à 8:35 s’avancent vers nous.

Ihr stürzt nieder, Millionen?

 

espace comme point de départ? Ou point de fuite, où peut se concentrer l’hétérogène? Réceptacle ou facteur de vie? L’espace ici porte le temps, porte une trace fidèle, dimensionnelle. Miroir de la faillite, juché. L’espace est par définition sacré, à savoir défini. Pas comme le temps, le temps n’a pas de fonction. L’espace range le réel. J’adore cette scène, elle ne demande pas d’interprétation, mais simplement une faculté, une affinité d’arrangement, demande à celui ou celle, voyant-écoutant, constructeur de la vision, dont voilà étalés les éléments. Évidemment il y a cette nature morte sur l’étagère, mais aussi la nature morte créée par le temps et l’espace, dans leur relation, leur composition: la musique, plus que de représenter l’intérieur du personnage, le provoque, tant elle impose de message, de valeur à nous-mêmes, alors que nous voyons un homme silencieux, calme, qui lui n’écoute pas cette neuvième. Contrepoint. Le temps comme aide au symbole, à la pose comme au passage du sens. Entre déploiement et structure, scansion et néologisme. Poésie, dans les deux cas. S’attacher à la matière, pour vivante et/ou inanimée qu’elle soit arrivant sur notre terreau.

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