cette musique, ce doux feu, ressemble à une ordalie. C’est un beau mot qui consiste à passer une épreuve pour résister au jugement. résister au jugement, c’est ce que nous devons faire en tant qu’oreilles. Résister à cette tentation, même chez la musique construite (celle dans laquelle on puisse aller), de voir un principe, un idéal, couronné et réalisé. Si réalité, idéal il y a dans une pièce de musique, elle n’est jamais réalisée. Étrange vérité. Rien n’est, dans l’art, dans une pièce, rien ne possède une optique de contrôle. A y réfléchir, sans nous, effectivement, quel mouvement prend une fugue, un portrait? Peut-il être vraiment uni? Si c’était le cas, une oeuvre resterait dans sa propre obscurité, acculée à elle-même, et nous aurions la foi d’amener la lumière dans cet étrange chaos qu’est l’œuvre sans nous. c’est un choix, mais je n’ai pas envie de croire cela. L’œuvre, l’art fait très bien sans nous. D’éventuelles directions lui sont données par notre présence, mais sans visées. Comme une âme glacée, l’œuvre fond de notre soleil. Elle y gagne en mouvement, et nous devons nous dépêcher d’en saisir les pièces désormais orphelines. Il y a ce malaise, cette chute, cette réalité qui me prend quand je joue, même quand je travaille. Attraper, rattraper les choses au vol, à leur vol.

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Deleuze désire (rêve?) que la philosophie mène hors d’elle-même grâce à elle-même. Étrange dépliage hors de soi, et hors de moi, hors de mon contrôle; dépl(o)iement de la réalité de ce que nous produisons; car bien réelles sont ces choses, ces objets, ces symphonies et triangles rectangles, ces théorèmes, ces propositions. Elles nous dépassent. Il faudrait les laisser partir après la première ébauche, dit Cioran dans Étranglements. Elles pénètrent la réalité d’un poids extraordinaire, celui de leur gestation. Poids levé au moment où elles se font phénomène, alternative sensible entre ce qui est et ce qui n’est pas, ne devant jamais être. Elles se présentent, ces oeuvres, ces pièces. Elles ne tombent pas, ne s’élèvent pas. Comme Michel-Ange, avec ces statues qui sont déjà sur le même plan de vie que nous alors que pas un burin n’a croisé leur existence, que pas un marteau s’y est aventuré, comme Colomb dans l’océan. Ce mouvement de l’apparition de l’œuvre dans notre monde est bien oblique, subtil. Elle n’est ni là, ni absente. Comme une collection de signes qui se font dans les interstices entre le monde et nous, entre l’Autre et le moi, qui a bien dû se séparer du monde pour le percevoir. L’art éloigne ce dernier encore plus, pour donner à notre matrice, à notre existence, plus encore de possibles. Comme dirait Camus (et je vais taire les références suivantes, s’il y en a), l’art est un moyen d’allonger le chemin qui mène à nos soumissions, à ce dont nous sommes esclaves. Il est des créateurs et créatrices qui brisent le toucher que le monde nous propose, qui amènent ce qui ne peut être qu’autre, hors des mots, et qui tourne autour de nous comme un fond de réalité qu’on ne peut voir dans la réalité: c’est un peu les adeptes de la ‘division de la touche’, ultime clarification. Les Agnes Martin, Feldman, les Ravel, qui mettent une clarté blafarde de vie, saturée d’articulations sans fonctions. Peu d’humanisme, pas le désir de tirer au clair la vie, mais bien de tirer hors de la vie, vers la clarté. La leçon amère de l’enfant et les sortilèges c’est qu’on y retombe, chute après un déséquilibre dont parle aussi Feldman dans un unique Neither. Ces œuvres, bien que claires, sont aussi d’une épaisseur presqu’incomparable. Comme Mahler, lourdeur devenue nerveuse parmi le monde des instruments, du passé. Hors de la vie, à travers ce voile du classicisme, des formes, du reconnaissable: qu’y a-t-il derrière la mémoire, le souvenu?

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aperçu en 2017 à la Galleria Continua

J’ai déjà cité Henry Bauchau et son Antigone, mais: “limiter le souvenir”. Il s’agit d’inscrire un mouvement que peu de choses hors de la pièce, la peinture que l’on observe puissent suivre. Ce qui dépasse les lois écrites, mais suit bien plutôt sa loi qui impose un environnement sans domination. Ce qui dépasse le souvenir, lui donne des frontières, au lieu qu’il s’infiltre, nous guide dans une béatitude… ce qui dépasse la loi écrite, prévue, a priori. Je vois ce spectre, cet étirement, qui se dépêtre des esquisses d’où il vient. La fugue qui ouvre l’opus 131. Anti-scientifique, puisque expressive. Cela tord le déroulement, et détourne comme autant de pierres le cours de la forme. Cette dernière ne devient qu’égale à elle-même. Si couleur il y a, brillance, elle montre et remplit une béance dans toute forme: toute forme ne peut être un plan, ne peut se contenir, elle ne peut se soutenir, s’achever que si elle est portée hors d’elle-même par elle-même, qu’elle ait un facteur d’étrangeté, d’insolvabilité. Le fait de tirer, c’est propre à peu, et ils sont étrangement frères dans cette lutte. Il y a Feldman, mais pas Nono, je trouve. Nono, lui est dans le pli et repli, unique, déterminant, brisure formidable et unique, là où Boulez en met plusieurs qui rompent toutes les autres. Nono, trouve l’unique faille, la plus grande, y met un creux expressif. Feldman étrangement ne possède pas une telle topologie; pas de trous à proprement parler. Juste une manière d’oreille, de guider, hors de la guise, de tromper comment la mémoire apprend le présent. Nono est une musique sans fond, elle se développe dans cette profondeur, dans la latence de cet espace qui peut devenir infini (et ceci même dans les œuvres comme les Varianti, tôt venues dans sa production), alors que Feldman ne se sert que de la flèche du temps, l’épaisseur s’accomplit là, dans ce progrès, cette élaboration sans labeur, inexpressive car elle ne concentre pas. Ravel non plus n’est pas dans cette pression du sens. Si articulation il y a dans le discours, c’est ni pour étendre ou pour contraindre le mouvement de la musique, mais c’est pour y adhérer le plus clairement possible. Si on veut, voilà des musiques faites de surfaces et “uniquement” de cela. Le mouvement de ces plaques de sens mène ailleurs, hors de l’histoire, de Fauré, de Cage, de l’acte en présence.

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Sohan Qadri, untitled (2002)

Emmenée hors d’elle-même par elle-même, grâce à elle-même, la musique, dans cette extension/adhérence à elle-même et nous-mêmes (acédie très prégnante entre le monde et moi), nous offre de nouveaux tableaux de représentation. Au lieu, biographiquement, de suggérer des horloges suisses, la musique de Ravel, que pourrait-elle nous dire, elle qui nous emmène hors d’elle, et de son temps porteur d’évidences? Elle parle d’un dispositif, de la mise en place idéale, progressive, de paramètres musicaux; c’est de la grammaire close de la même manière qu’un enfant suspend le temps quand il fait un château de sable. Un dispositif, qui règle, oriente tous les instruments, vers une utopie d’union (la fusion des timbres existe chez Ravel, beaucoup plus rarement et involontairement chez Debussy). Cela provoque des alignements constants, des correspondances parfois abruptes. Il n’est pas tant orfèvre que projectionniste. Je parle bien sûr de certaines œuvres uniquement (les sonates, les trois poèmes de Mallarmé). Il n’y a pas là l’opulence, uniquement la conscience que l’œuvre a de son propre départ vers nos sens, hors d’elle et de nous. On ne s’enfonce pas, ici!

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une église du 77?

Chez Debussy, il n’y a pas cette orientation qui est conférée aux instruments, cette configuration propre à chaque pièce; l’imagination y est beaucoup trop libérée, proche de l’humain, imagination venant à l’origine de la pièce, alors qu’elle vient en cours de trajet chez Ravel.

Feldman: imagination avant le début de l’œuvre, entre son écriture et le résultat, dans le travail de l’interprète. Nono, c’est après qu’il y a l’imagination, dans cette résonance hors de la marmite qu’est la partition (d’où tous ces chemins qui partant de l’œuvre arrivent dans la réalité, sous le couvert de l’infini des sons) chez Nono, la violence vient du souffle du chaos qui baffe l’instrument, l’adoucit, aussi. Toute action est violente sur l’instrument, il n’y a chez lui que la réflexion qui s’approche de l’amour. Le reste est chute. Feldman, c’est bien plutôt l’harmonie, le choix qui par le trait du temps se fait chaos progressif, diffusion constante et imprévisible.

pour finir !

qui je l’espère assouvira autant ta soif de silence que de paroles.

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