remora, pour violon seul

peut-être une première étape vers le fait de voir d’accepter une part étrange, inusitée, certainement peu nécessaire, de la création. que nos sens ne retombent jamais deux fois, ni même une fois, dans le même objet, nos mains non plus. Il faudrait aller plus loin qu’Héraclite! Une petite pièce d’il y a deux ans, insoucieuse, dont le titre, le lot était “cipher, siphoning“. étrange référence, une petite rencontre entre ces deux mots s’étant probablement mêlée au moment où j’ai écrit la pièce. Au départ, elle faisait une ligne, d’instrumentation à désirer. cipher, siphoning - original

j’ai voulu remonter cette œuvre, littéralement. remonter son cours, en trouver les forces qui y couvaient. Le conflit de caractère qui les opposait. Le choix qu’il y avait, qu’il y a dans beaucoup de pièces, entre être et ne pas être, dire et cacher, le choix esthétique qui fait, si on veut, un style (de combien de notes veut-on, daigne-t-on sertir ce qu’on veut faire passer, qui n’est ni message, ni motivation, mais bien énergie). J’ai trouvé au fur et à mesure de cette exhumation une simple irréductible distance, intervalle, un peu omniprésent, entre certaines notes. un ‘à peine’, qui dérègle et en même temps oriente le discours. Entre la clarté d’un alignement et le désir de rendre clair ce qui par plaisir reste un peu voilé. Beaucoup de choses tournent autour de ça. Plaisir de voiler, et relier par voilement successifs. Est-ce comme ça qu’on crée une forme plutôt qu’un objet, en remettant, partageant différents voilements à travers l’œuvre? Est-ce cela son caractère?

Le titre peut paraître étrange. Mais il est issu de choses plus étranges encore! Il est cependant ce qui peut supporter ce que j’ai fait à cette oeuvre, dormante pendant deux ans. La rémora est un poisson qui s’accroche au fond des bateaux. Il signifie en latin ‘frein’. Il est aussi relié au mot ‘rame’, qui est ce qui fait avancer ces derniers. La rame est un objet crucial pour comprendre notre capacité de créer, nous accepter comme créateurs. De quoi donc est fait cet objet? Une rame, comme terme, et comme usage, vient de la transition entre les civilisations de l’agriculture et celles maritimes. Une rame était, fut un temps, l’outil du labour. Le même mouvement s’est trouvé plus tard, avec la rame maritime. Dans l’Odyssée j’ai remarqué cette ambivalence, et le mystère qui s’en échappe. En effet, l’Odyssée ne finit que sur une promesse, faite par Ulysse à Tirésias, quand ce dernier lui dit au fond de l’Hadès qu’il ne mourrait sans souci seulement à la condition d’aller au pays des gens qui ne connaissent le sel, ni la mer, où il sera reconnu par un homme que sa rame est une pelle. A ce moment, Ulysse devra enterrer l’objet, faire des offrandes.

Pour faire court, j’ai le secret espoir de déterrer à un certain moment, cette pelle/rame. J’ai eu l’image du fait qu’il fallait reprendre cet objet, et faire soi-même, adapter la rame pour en faire une pelle (car elle est enterrée). J’ai encore beaucoup à comprendre de cela, mais le produit, cette pièce, et son trajet n’en est pas moins étrange, à mes yeux, et mes mains. Rendre cette pièce autre (n’oublions pas toutes les transformations identitaires et physiques d’Ulysse, thème principal de l’Odyssée), sans en faire une variation, ou une élaboration, mais transformer ce qui y était familier en air frais, en nouveauté de liens. Difficile volonté, mais juger, peser les possibilités d’un matériau qui ne peut qu’être différent, rend acceptable la distance qu’il y a entre celui qui écrit et son livre. Cette pièce est modeste, mais elle est mon hommage à certaines choses, mon offrande. Retravailler y trouve sa place. Travail tout intérieur, évidemment, d’où l’absence de partition, ou de son. Pour l’instant il est difficile de fixer ce mouvement interne à l’œuvre, comment le mettre en évidence. Elle doit, d’une manière étrange, être encore en terre, dans ce petit berceau, où, même sans moi, et surtout comme ça, elle se fait, de rame, en cette “pelle”, ‘stoikhos’.

Bonfanti composizione 114.B
Arturo Bonfanti, Composizione 114.B

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